Thursday, March 17, 2011

Une grande victoire de Moha Ouhammou : la bataille d’Elhri

La bataille d’Elhri (13 Novembre 1914) est, de l’aveu même des français, le plus grand désastre connu par leur armée dans toute sa campagne en Afrique du Nord : les tués sont : 33 officiers, 500 hommes de troupe ; au total presque 50/% de l’effectif engagé dans la bataille et qui était de l’ordre de 1187 hommes de troupe plus 43 officiers(5). Mais si l’on connaît le nombre de morts et de blessés côté français, les pertes côté amazighe ne sont pas encore connues. Les témoignages des français ou directement recueillis auprès des survivants parlent de dizaines de tués dans chaque tribu. Et quand on sait que des dizaines de tribus avaient participé à cette bataille, on peut se faire une idée sur le nombre de tués : des centaines, sans parler des blessés.
Cette bataille s’est déroulée en deux phases : la première où Moha Ouhammou et les siens ont été surpris dans leur sommeil, désorganisés, et tous leurs biens pillés ainsi que des femmes de Moha Ouhammou emmenées au camp de Khénifra; la deuxième phase commence avec l’arrivée des combattants de toutes parts et la défaite cinglante des français.
a- la première phase, est ainsi relatée par la poésie :
a-An ammer iwghrib en Mahjouba oula Tihihit
b-Ed idammen en Mimouna N Hmad innghall i tissi
a-Pleurons le calvaire de Mahjouba et de Tihihit
b-Pleurons le sang de Mimouna N Hmad versé dans le lit
Ces deux vers nous révèlent nous parlent des deux femmes de Moha Ouhammou qui furent capturées ce jour là par les français (Mhjouba et Tihihhit) et une tuée dans son lit (Mimouna Nhmad).
 L’attaque a donc eu lieu au moment où tout le campement dormait, et la surprise est totale. L’attaque a été sauvage et n’a respecté aucune règle de la guerre. Les assaillants ont tiré dans le tas, si bien qu’enfants, femmes et vieillards ont été tués dans leur sommeil.
Une autre information nous est donnée par le patronyme « Tihihhit ». Ce terme nous renseigne sur l’origine Hahhayenne(de hahha) de cette femme, ce qui a été confirmé par les fils et petits fils de Moha Ouhammou. D’ailleurS, ce dernier avait pris femme dans les grandes tribus. Il avait même épousé une fassia (de Fès) qui lui avait été offerte par Moulay Slimane. Ces mariagesqui constituent des alliances politiques et stratégiques nous donnent une idée sur stature, l’influence et les ambitions politiques de Moha Ouhammou
Connaissant parfaitement sa puissance et son influence, les français avaient pour objectif de le capturer, après avoir essayé par tous les moyens de l’acheter sans résultat et surtout qu’il pratiquait une sorte de guérilla qui, chaque jour, leur coûtait cher. Malgré l’effet de surprise, Moha Ouhammou réussit à s’échapper et à donner l’alerte, si bien que quelques heures plus tard, de toutes les tribus izayane, de toutes les tribus limitrophes, les combattants ont afflué vers Elhri. Ils tombent sur les français qui déjà avaient amorcé la retraite dans le lit de la rivière dite Bouzeqqor, à mi chemin entre Elhri et la ville de Khénifra.
  La bataille a été très dure et les armes étaient trop inégales. Mais le courage et la bravoure des combattants amazighes ont compensé la vétusté des armes. Ecoutons ce témoignage de Said N Hmad (5), traduit par l’auteur comme suit : «  Ce qui nous a causé le plus de dégats, c’étaient les mitrailleuses lourdes installées sur les sommet des petites collines environnantes d’Elhri. Je me rappelle qu’il y’en avait une installée au milieu d’une touffe de jujubier et qui fauchait tout ce qui bougeait dans les alentours. Nous étions quelques dizaines de cavaliers à examiner la situation. Soudain, l’un de mes compagnons s’écria en pointant le doigt vers l’une des ces  mitrailleuses: « wa imnayen n izayane, iwa s muhul iwen ikkan idis i azggwar inn » ! (cavaliers d’izayane, honte sera sur celui qui évitera cette touffe de jujubier). Nous nous mîmes en ligne comme pour la fantasia, nous éperonnâmes nos chevaux très fort pour les enrager et nous nous dirigeâmes d’un seul bloc vers les feux de cette mitrailleuse. Les serviteurs de cette dernière nous aperçûmes et commencèrent à nous arroser. Beaucoup parmi nous tombèrent, mais nous atteignîmes malgré tout l’emplacement de cette maudite mitrailleuse. Lorsque nous laedépassâmes, je regardai derrière moi, il n’y avait plus ni touffe ni mitrailleuse ni irumin(les français), les chevaux avaient tout moulu. A partir de ce moment là, la bataille commença à tourner en notre faveur, surtout avec l’arrivée  incessante des renforts. Vers la moitié de la journée, Bouzeqqur coulait déjà du sang d’ irumin  ».  
De ce massacre des français très vivant dans la mémoire collective de la région, un poète, nous a laissé ces images :
b-la deuxieme phase relatée par la poésie :
a- Ekkerd a yuchen elLehri hayak tiâallamin iga yaktent uzayi
b- Gherd i win Bougargour ed tTghbula
c- Xu tetta abexxan, ecc exs azegwagh ighezdisan
a- Accours ô loup d’ Elhri, azayi t’a préparé des festins
b- Appelle ceux de Bougargour et de Tighboula
c- Ne dévorez  pas les noirs, dévorez seulement les rouges
Pour qui connaît bien la langue et la culture amazighes, ces vers constituent une photographie pleine de renseignements. Tout d’abord, on y voit des morts joncher le sol, mais ce sont des ennemis dont la mort réjouit le poète (festins), qui demande aux loups de ne pas dévorer les noirs ( sénégalais mais aussi algériens, tunisiens et marocains)) mais les « rouges », allusion à ceux qu’on appelle ici « lalijou » les légionnaires. D’autre part, ces vers nous  apprennent le nom de celui qui a préparé ce festin : Azayi, allusion à Moha Ouhammou Azayi.
Cette grande victoire des imazighen sur une armée suréquipée par rapport aux armes rudimentaires des izayanes, sonnera toujours comme une leçon d’histoire : la participation collective et massive des Fédérations de tribus amazighes au combat,  unies autour d’un seul chef, Moha Ouhammou, constituent la preuve qu’on peut vaincre les français. Ainsi, quelques mois après la mort de Moha Ouhammou en Mars 1921, Abdelkrim Al Khattabi (avec lequel il était en contact) déclenche l’offensive de Juillet 1921 dans le Rif où il remportait la grande victoire d’Anoual sur les troupes espagnoles. Puis ce sera autour de Assou Oubaslam de poursuivre la résistance dans le Saghro au Haut Atlas jusqu’aux accords de Bougafr, des Ait Baha, Ait Abdallah près de Tafraout en 1934 pour se terminer avec Zaid Ouhmad et la bataille de Badou en 1936.
Imazighen totalisent ainsi plus de 25 ans de résistance armée contre l’occupant, avec son lot de souffrances : de morts, de blessés, de destructions massives de récoltes, de bétails, de villages entiers. Souffrances que les gouvernements successifs de l’Istiqlal accentueront au lieu de les panser.
 

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