Thursday, March 17, 2011

La mort de Moha Ouhammou et la fracture des tribus

La défaite catastrophique des français à Elhri a choqué le commandement politique et militaire français. La stratégie de la terre brûlée est alors adoptée et des renforts sont acheminés vers Khénifra de toute part. L’azaghar (la plaine) où les tribus avaient l’habitude de passer l’hiver est occupé par les français, et les populations sont donc obligées de passer l’hiver en montagne, sous les tentes. Or cet hiver là est des plus rudes, la neige est partout. C’est la disette. Malgré ces conditions extrêmement difficiles inhumaines, le gros des tribus continue à combattre.
Car tant que Moha Ohammou est encore vivant, Izayane et avec eux la plupart des autres tribus tiennent encore bon. Malheureusement, le 27 mars 1921, Moha Ouhammou tombe à Azlag N Tzemmurt, près de tawjgalt, à une quarantaine de Kms à l’Est de Khénifra, face au Général Pouymereau. Il est enterré à Tamllakt tout près de l’endroit où il a été tué. Izayane se divisent alors en deux camps: ceux qui abondonnent la lutte car trop inégale; et ceux qui, fidèles à Moha Ouhammou et à son combat, continuent la lutte armée.
Ces derniers vont rejoindre les insoumis de toutes les tribus des Atlas  et continueront le combat jusqu’aux  accords passés entre  Assou Oubaslam et les français en 1934 pour les uns, jusqu’en 1936 pour les autres, après la cessation définitive des combats. Entre temps, ils ont connu toutes les batailles dont l’une des plus meurtrières est celle de tazizawt en 1932 et dont le poète dira :
a- Yakk a Tazizawt ur ejjin i telli mayd ikkan ennigam
b- Eddan imghar, ettuttin isun urd iqqim umazigh
a- Tu es témoin ô Tazizawt ! aucune bataille ne t’égale
b- Les décideurs sont morts, les tribus décimées, il n y a plus d’amazighe.
Dans cette bataille,  les français qui ont renforcé leur arsenal par l’aviation se vengent de leur désastre à Elhri et imazighen, déjà affaiblis par la mort de Moha Ouhammou et par un hiver des plus rudes, ont été littéralement affamés et massacrés.
Les conséquences de la résistence armée amazighe :
La résistance armée des imazighen a eu des conséquences morales, économiques et sociales, politiques et culturelles beaucoup plus graves qu’on ne le pense. Parmi ces conséquences, le sentiment de culpabilité est peut être le plus grave. Ce sentiment est du à l’humiliation de la défaite certes, mais, pour le poète, la défaite trouve sa raison d’être dans les divisions des imazighen. Ce que résume un poète des ait Sidi Hamza dans ces ver (6) :
a- Mur tccarm a yimazighen eqqah yatt titi
b- Urd ittawd ayenna egg as takkam tiwtmin
a- Si vous Imazighen étiez unis dans le combat
b- Vous ne seriez pas à même de lui (le français) donner vos femmes.
Ces vers font allusion à cette manie des français à « considérer la capture des femmes et des enfants de l’ennemi « berbère »comme la consécration indiscutable de toute victoire vraie »(7).
Ces sentiments liés à la défaite des imazighen devant l’ennemi a touché au plus profond un égo qui a longtemps été éguisé au flanc de la liberté. L’heure est donc au deuil d’une époque douloureuse sans précédent. Ce que résument ces vers :
  1. Ullah a memmi mer da ed essalayn imettawn ca
  2. Ar illa yiwn ellehri xef wul inw issahmal enn issaffen
  1. Par Dieu mon fils si les larmes pouvaient quelque chose
  2. L’immense réservoir qui se trouve sur mon cœur mettrait les rivières en crue
 La cruauté des français est telle que les repères habituels des imazighen sont totalement bouleversés. Mais c’est aussi une violence qui a remis tragiquement à l’ordre du jour des valeurs comme la dignité, la liberté, l’honneur. Car face à la lâcheté, à la cupidité ou la trahison des uns, se trouvent honorées, célébrées, la grandeur, la dignité   des autres.
 Des valeurs que le Maroc indépendant va à son tour mettre à rude épreuve : malgré tous les sacrifices consentis pour la patrie et la liberté, la région des Atlas fera encore une fois les frais de la politique du Maroc utile et du Maroc inutile. Ce qui sera ressenti comme une double injustice, surtout après la brève euphorie où le retour de Mohamed V de l’exil et l’indépendance ont plongé la région dans une fête extraordinaire, fête qui connaîtra son apothéose avec la venue de Mohamed V à Ajdir en 1956.  

5-L’amertume de l’après indépendance :

La résistance armée est finie. Puis l’indépendance arrive après d’autres résistances, l’armée de Libération créée par imazighen et où ils joueront encore les premiers rôles. L’exclusion de la langue et de la culture amazighes des institutions de l’Etat se double d’une marginalisation  économique et sociale des régions encore exclusivement amazighes afin de les pousser à émigrer vers les villes et ainsi à s’arabiser pour que le projet de société des nationalo-arabo-salafistes puisse réussir. L’exclusion des résistants de l’histoire du Maroc prend alors tout son sens. Moha Ouhammou, Abdelkrim Al kHattabi, Assou Oubaslam et tant d’autres martyrs et  héros, symboles de la résistance armée contre l’occupant sont occultés du discours dominant au profit de personnages souvent traîtres notoires à la nation. L’amertume est d’autant plus amère qu’imazighen sont conscients des sacrifices qu’ils ont consentis pour l’indépendance, pour cette terre dont ils sont les premiers dépositaires historiques. Ce sentiment est résumé par le grand poète des Ait Yussi Lahcen Ahinach(8) dans ces vers :
a- Ullah ar da neggan all ktix max issarr a lâbad I n fafa
b-ella eggarx izdwan egg ixf inw ujdx ad iffegh digenx lhmaq
c-Is annayx lhaqq a yimazighen is enga ti ughrib urt en li
d- Ullah amrid i yait latlas ar isul Digol ghurun
e Mani aqbil izayan emmutnenn eg Tizi Isli eggun âari
f- Ixla Saghro exlan Imermucn assenna ghas itizza irumin
g- Liman asd ekkerx ad utx is da nannay agllid infayax
h- Maca estiqlal enna numz ca ur ax issaha essâad iberrcinax
a- Par dieu ô mon fils je dors et quand je pense à notre sort je me réveille
b- C’est cette injustice faite aux imazighen comme si c’étaient des étrangers
c- Par dieu si ce n’étaient pas les atlassiens Degaulle serait encore chez vous
d- Où est la tribu Izayane décimée à Tizi Isli dans la montagne
e- Ceux de Saghro et Imermucen ont été détruits à cause des français
f- C’est la foie qui m’a amené au combat c’est le roi qui a été exilé
g- Mais de l’indépendance nous n’avons rien eu, la chance nous a quittés
Le poète nous rappelle ici que l’indépendance n’a pas su panser les blessures, au contraire, elle a ravivé les rancoeurs qui ont fini par retrouver le chemin de la violence. Ce lien entre l’hommage et la révolte est aussi tissé par Bouâazza N Moussa (9), grand poète et ancien résistant, qui résume les événements de toute une époque (celle de la résistance armée, mais aussi celle du nationalisme et de l’indépendance dans une synthèse admirable :
1-Ad ak âwdx all ur âqqilx a yenn isserrff lmoghrib ellig ettwarru
2-Ellig da teggat a rsas anzar exf unna ur ilin mas eknid ittrara
3-Id is ghiyen wuzzifen i y ait etteyyara ula ghiyen i lhdid isghusan
4-Ghas tekkerm a y ait lâahd ar ettinim Ben Yussef  aneghd ad ur nelli
5-A y ay tezzenzam aksum i lâafit ula tgamasen lmurad  iyrumin
6-A y ait elhebs a y ay teswam tisent a y ay tadduzem akkwn yazi umaârad
7-A y ay ghifun isserf urumiy a willi ettunfanin es ayenna eg ur tezrim
8-A y ay das etcam i lmut ixf afella  lislam akken ibbi wuzzal es achal
9-Hatin sulx da kun terhamx a willi emmutnin awyen laghrubit es achal
10-Hatin sulx da kun tfkkarxx ayenna ekkix darawn igen digi em kerd ul
11-Max is da tuyattun willigh da send ijjan lmziyt i winna eg ur telli
12-Max is da tuyattun willi ijahden ad ax rin ajbir enna eg iqqen udar
13-Iwa lmut edda nemmet unna isbbebn i tin lâzz ag lazmn ad iss nissin
14-issahl eddehb ad as yili exf lqbr ad ig limart i winna ed ittlalan
15-Mer gha itteqqen ca tin ca an beddel wid axd ikka lâib es widda yzillin
16-Mur da tegga lixra tamchawrt att awy unna ixayn aggan lmusif
17-Macan da tegga luqt ami tghadder datt ittlqqay ca taktabasn i ca
18-Etga lhurria am tekdift ighems unna ur as iwcin atig i wmzdaw
19-chuf ay da tegga luqt idda ufus enna ett illmen da etn issergigi usemmid
20-Etga lhurria am unna igemmer ikkad yukk adghar enna egg ittmerrat
21-Unna iryhen agg umzen tamlal u ma bu thiyyaht ayenn iga ixesras.
Traduction de l’auteur:
  1. Je vous raconterai sans me lasser, l’état du vaincu
  2. Quand tu étais pluie, ô plomb, sur ceux qui n’avaient pas de quoi riposter
  3. Les humbles pouvaient-ils affronter les avions et l’artillerie dévastateurs?
  4. Vous vous-êtes simplement dit ô patriotes: Ben Youssef ou nous ne serons plus
  5. Que de chaire vous avez donnée au feu pour ne pas plier devant l’ennemi
  6. Que de prison que de sel avalé que de courage à être dépecé par la torture
  7. Que de souffrances endurées, exilés de contrées lointaines et inconnues
  8. Que de sacrifices pour la dignité au prix même de vos vies
  9. Sachez que j’honore toujours vos mémoires ô combattants de la liberté
  10. Sachez que je me souviendrai avec tristesse tant que je vivrai
  11. Oublie-t-on ceux qui ont légué l’honneur à ceux qui ne l’ont point?
  12. Oublie-t on ceux qui ont cassé l’étau qui enchaînait nos pieds?
  13. Nous sommes tous mortels, mais ces martyrs là méritent reconnaissance
  14. Leur tombe devrait être auréolées d’or en mémorial pour la postérité
  15. Si la mort était juste, les braves seraient encore là et les traîtres au tombeau
  16. Mais le destin est traître et les rôles sont inversés
  17. La liberté est un tapis qui couvre ceux qui n’en ont pas payé le prix
  18. Regarde ce que fait la vie: les mains qui l’ont tissé tremblent de froid!
  19. La liberté est une battue où la gazelle revient à ceux qui sont assis
  20. Les rabatteurs qui ont tant peiné  sont repartis sans rien.
Ces vers résument le sentiment général qui prévaut dans les régions des Atlas après l’indépendance, mais sans conteste, dans toutes les régions amazighes encore aujourd’hui.
Ces sentiments de frustration n’ont pas encore été réellement apaisés. La portée réelle des décisions prise en 2001 reste très loin de ce qui était attendu afin qu’imazighen puissent tourner la page et se  réconcilier avec l’Etat marocain  mis en place après l’indépendance.
Le combat armé de Moha Ouhammou Azayi comme celui de tant d’autres, ce sont imazighens qui signifient au monde leur existence en tant qu’être humains conscients de leur spécificité. C’est la même volonté d’être, de demeurer libres de leur destinée qu’ils transmettent au monde depuis bien des millénaires, malgré les vicissitudes de l’histoire, aux prix d’une résistance qui a connu et connaît encore des formes diverses, et dont la lutte armée n’est que la face la plus visible.   

                                                                           
Ali khadaoui
Chercheur
Tribu des Ait Mai, Izayane

     http://www.tamazightinou.blogspot.com/